L'écrivain Michel Host a offert ces mots à AVANA. Des mots pour Madagascar, pour son histoire, pour les gens, les lémuriens et les enfants. Merci à lui, merci pour ce texte de sincérité, de lucidité, d'amour et de partage.

               

                        

MADAGASCAR, MADEMOISELLE AMOUR

Michel Host

pour AVANA

      Pour qui voyage peu sur terre, restent les images, les rêveries qui souvent éloignent du réel.
      Mais nous ne vivons pas que de réel.
      De quoi vivons-nous ?
      D'enfance, peut-être. De désirs : être, faire, se faire.
      Que nous ne baissions pas les yeux lorsque les autres nous regardent si nous leur avons donné quelque chose : ce que nous sommes, un peu de ce que nous savons, de ce que nous faisons et savons faire...
      Madagascar, pour moi, est une île d'enfance, remplie des sortilèges d'un vocabulaire réduit à deux mots : Tananarive, la reine Ranavalo... Ils se disaient ainsi, naguère, et, je le sais, l'histoire s'écrit comme on veut qu'elle s'écrive. Et eux, ces mots et tous les autres, s'écrivent maintenant comme ils se disent, et non comme nous les avions mal entendus.
      L'histoire est la grande sorcière du mensonge. Elle aime à empoisonner l'eau pure, quand ce ne sont pas les hommes, les femmes et les enfants. Elle vit très mal, elle aussi, du réel. Elle ne le digère pas bien, voilà tout.
      Enfants, dans nos jeux, nous prononcions nos mots, Madagascar, Tananarive, Ranavalo, et voyions aussitôt, yeux ouverts ou fermés, des mers transparentes, de belles dames à la peau noire, des reines couronnées de roses violettes, des rivières bordées d'arbres inconnus aux branches ployées sous le poids de fruits bleu et or, des serpents de couleurs, des lézards inouïs échangeant leurs habits au théâtre de la forêt, des danses de papillons dans l'air du matin, des cascades de perroquets. Parfois, nous entendions un chant accompagné du frappement des tambours.
      Peut-être ne voyions-nous qu'une seule image, n'entendions-nous qu'une note ou deux... N'importe, c'était un enchantement durable que les hommes de lettres, ceux-là qui étudient les choses sous toutes leurs coutures, ont appelé exotisme, croyant le ramener à la raison, aux catégories de la pensée sérieuse et construite.
      Mais voilà, nous ne savons pas être sérieux.
      Ce qui, à feu lent, tue la vie, c'est le sérieux. Il ne faut pas être sérieux, mais attentif et fraternel.
      Comme tous les enfants, nous aimons détruire les murs dits infranchissables, les barrières qui séparent, les vieilles prisons où l'on a tenu enfermé pendant plus de cent ans Mademoiselle Amour, princesse si belle qu'elle outrage le regard et la pensée de ces hommes qui n'aiment qu'eux-mêmes.
      Il ne faut pas rêver, disent les sots. Les sots ont raison, car il y a aussi le sang, la cruauté, l'indifférence, la misère et l'ordure. Laissons les sots, ceux du moins qui s'en tiennent au constat et rentrent chez eux pour regarder la télévision, faire un bon repas entre amis et penser à leurs Clubs-Méditerranée, à leurs séjours au Club Manakara, au Club Mahalajanga...
      Nous, nous n'aimons pas les touristes. Leur argent brille un instant, puis il tombe dans des poches de ceux qui n'en avaient aucun besoin. Leur argent détruit.
      Nous ne parlerons pas de leur regard qui se pose et ne voit pas.
      Nous ne parlerons pas de leur cœur. Il bat, sans doute, mais pour eux seuls. Nous parlerons des enfants dont les yeux sont un paradis neuf d'où ils n'ont pas été chassés.
      Nous parlerons des enfants qui doivent connaître l'alphabet, la poésie arithmétique, l'arithmétique des mots, les contes et les poèmes de la science, le chant de notre langue et les chants des autres langues. Nous parlerons des écoles où doivent se plaire et apprendre les enfants.
      Nous parlerons de baobabs sous lesquels les fillettes sourient.
      Nous parlerons des gamins qui jouent au basket sur la place de leur village. Nous parlerons des lémuriens qui vivent en sages à la clarté de la lune et dans les arbres qui montent au ciel.
      Nous parlerons de nos maisons, et de ce qu'il faut y mettre de tables, de chaises, de lits et d'armoires.
      De ce qu'il faut mettre sur les tables de fruits et de poissons.
      Du nombre de poules que nous aurons dans le poulailler, et des lapins qu'il faut surveiller de près, sinon ils ne font que des bêtises.
      Du miel que nous irons prendre dans les ruches en remerciant les abeilles.
      Nous parlerons des livres que nous lirons et qu'un jour nous écrirons. Des peintures que nous regarderons et qu'un jour nous peindrons. Des vases de terre dans lesquels nous boirons et qu'un jour nous tournerons de nos mains.
      De l'eau que nous irons chercher loin sous la terre et du puits que nous creuserons.
      Quand nous aurons fini de parler, nous boirons de ce vin délicieux que nous avons fait nous-mêmes, et nous penserons qu'il faut sortir de nos villages, aller ailleurs, visiter les autres, les connaître, reconnaître ce qu'ils ont de meilleur, leur apporter ce que nous avons de meilleur.

      Juin 2001

               

Bibliographie de Michel Host    


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